Petit rappel de contexte. Cillian Murphy vient de rafler l’Oscar pour Oppenheimer. Blockbuster de Nolan, budget colossal, reconnaissance planétaire. Et qu’est-ce qu’il fait juste après ? Il enchaîne deux films intimistes à petit budget avec le même réalisateur belge, Tim Mielants. Il monte même sa boîte de production, Big Things Films, avec Alan Moloney, pour porter des histoires qui le touchent. La démarche, déjà, force le respect.

La genèse vaut le détour. Max Porter, l’auteur de Grief Is the Thing with Feathers, écrit un roman, Shy. Avant même sa sortie, il en glisse une épreuve à Murphy. Qui la lit, et a le cœur retourné. Il pousse Porter à l’adapter lui-même. Porter accepte, mais déplace le centre de gravité : dans le livre, c’est l’élève ; dans le film, c’est le directeur. D’où le nouveau titre, Steve. Troisième fois que Murphy et Mielants bossent ensemble, après Peaky Blinders et Small Things Like These. Ça se sent : ils n’ont plus besoin de beaucoup se parler.

Steve, donc, c’est un directeur d’école pour ados en difficulté, au milieu des années 90. L’école de la dernière chance, celle où on envoie les gamins dont plus personne ne veut. Tout se passe sur une seule journée. Une journée qui s’accumule, qui épuise. Chaque acteur sonne juste, les gosses sont infernaux et bouleversants à la fois, et Emily Watson comme Tracey Ullman, en quelques scènes, posent une profondeur rare.

On aimerait voir Murphy dans des rôles plus joyeux, c’est vrai, et tout le monde en conviendra. Mais personne ne sait incarner le malaise et la tristesse comme lui. Et à chaque fois, il disparaît dans son personnage. Bill Furlong, Steve, Oppenheimer : trois hommes qui ne se ressemblent pas, mais qui portent tous la même vulnérabilité, la même façon de dire la douleur par le silence. Il met à nu les plaies d’un homme sans jamais hausser le ton.

Le film parle de vulnérabilité, de deuil, d’alcool qu’on planque, de violence qu’on retourne contre soi. De cette sincérité à vif qui sort quand on ne sait pas comment exister dans un monde qui ne veut pas de vous. Mais aussi de résilience, de don de soi, d’espoir. Et d’injustice sociale, surtout. Ces gamins, personne n’en veut. Le système les lâche. Le seul endroit où des adultes se battent pour eux, on le leur retire : on coupe les budgets, on vend le terrain. Comme si ces vies-là ne pesaient rien.

Le film ne crie pas, ne fait pas de grand discours. Il montre, c’est tout. Des adultes lessivés qui donnent tout, des gamins cabossés qui essaient de se canaliser dans le seul lieu où on les laisse exister. Et au milieu, des regards qui se croisent, des silences plus parlants que des phrases, cette reconnaissance entre deux êtres brisés qui tiennent debout par la présence de l’autre.

Steve n’est pas là pour divertir. Il demande de l’attention, de l’empathie, de l’investissement. Sorti direct sur Netflix après un passage à Toronto, sans vraie sortie salle, sans grosse promo. Dommage, parce que c’est exactement le genre de film qui devrait être vu, pour ce qu’il dit de l’abandon, de la résilience, et de ce qu’on porte en silence. Murphy et Mielants continuent de prouver une chose simple : on peut faire du cinéma profondément humain sans esbroufe. Juste avec de la sincérité et du talent. Pour moi, un des films les plus humains de l’année.