Ce film occupe une place à part dans mon cœur. Pas seulement pour ce qu’il raconte, mais pour ce qu’il a réveillé en moi.
Très jeune, la Mongolie m’a fasciné. Les steppes sans fin, le peuple nomade, la culture, les légendes. Quelques années après la sortie du film, j’ai fini par vivre mon rêve d’enfant : un tour du monde de sept ans, à la manière d’un nomade. J’ai passé quatre mois là-bas. Un mois à Oulan-Bator, accueilli par une famille. Deux mois en pleine steppe, avec une famille nomade. Et un dernier, seul, à travers le pays, à marcher, chevaucher, observer, écouter. Alors forcément, Mongol n’est pas pour moi qu’un film.
Dès les premières minutes, j’ai su que ce ne serait ni un film de guerre ni un film d’action. La lenteur, la contemplation, les silences : tout sonnait juste. Et rétrospectivement, tout cela ressemble à ce que j’ai ressenti là-bas. Le film épouse la perception mongole du monde, un temps lent, cyclique, ouvert. Le jour de mon arrivée à Oulan-Bator, moi qui ne suis jamais en retard, on m’a dit : « Le temps n’existe pas vraiment chez les nomades. Il passe, c’est tout. » Mongol filme ce temps-là. C’est donc bien plus qu’une fresque historique. C’est une ode à Temudjin autant qu’un hommage à une philosophie de vie.
Le film s’appuie, entre autres, sur L’Histoire secrète des Mongols, ce texte fondateur écrit après la mort de Gengis Khan, mélange de faits, de mythes et de poésie. Sergei Bodrov y puise avec finesse, et fait un choix rare : raconter Temudjin avant Gengis. L’enfant, la fuite, l’exilé. L’homme façonné par la trahison, la fidélité, l’amour et la solitude.
Et puis il y a Börte. À ce jour, l’histoire d’amour qui me touche le plus au cinéma. Un début fort et maladroit à la fois, parce qu’ils sont encore enfants. L’abnégation de Börte, sa résilience, la loyauté inébranlable de ce couple. Rien qu’à l’écrire, j’en ai des frissons.
Très vite, la dureté du monde. Temudjin enfant, captif, trop petit pour qu’on le tue. Sa fuite dans l’immensité, jusqu’à ce premier instant suspendu : la rencontre silencieuse avec le loup. Un loup qui le libère. Animal sacré chez les Mongols, qui deviendra son totem, son lien avec les esprits, l’emblème officieux du futur Khan. Le Loup Bleu.
Vient le frère issue d’un pacte de sang. Deux gosses, deux destins, deux chefs aux idéaux opposés, et entre eux un respect profond qui offre au récit l’un de ses sommets : la libération de Börte, captive des années durant. Börte qui, loin d’être une princesse à sauver, plante elle-même le couteau dans la gorge du dernier ennemi. On la retrouve enceinte. Temudjin, sans hésiter, accepte l’enfant comme le sien. Un geste immense, dans ce monde-là, et profondément noble.
Puis Temudjin est capturé, exhibé sous un écriteau : « L’homme qui voulait détruire notre pays. » C’est là qu’intervient le moine. Un homme frêle, mais habité par une compassion rare. Temudjin lui demande de porter à Börte un objet de leur enfance. Le moine accepte, et part traverser le désert sans cheval, avec pour seuls bagages sa foi et la promesse d’un homme. Avant de partir, il demande : « Si un jour tu deviens puissant, promets de ne pas brûler notre monastère. » Temudjin répond : « Je ne sais pas lire. » Et pourtant, il promet. Bien plus tard, quand le monde s’embrase sous ses pas, le film nous montre le monastère intact. Il a tenu parole. Pas par calcul, mais par respect d’une promesse ancienne, faite quand il n’était qu’un homme brisé. Lui qui ne savait pas lire a préservé un lieu d’écrits.
Et Börte, encore elle, traverse à son tour les étendues brûlantes pour aller le délivrer. Elle affronte le sable, la soif, le doute, les regards d’hommes qui ne croient pas qu’une femme puisse défier la peur. Elle sacrifiera une part d’elle-même pour y parvenir. Pas par la force, sauf celle de l’esprit. Par la fidélité, la constance, l’amour sans condition. La séquence est presque muette. Pas d’explosion, pas de grand discours. Mais tout y est : la force douce de Börte, le regard abîmé et reconnaissant de Temudjin, et cette certitude, c’est ensemble ou rien. C’est là que naît quelque chose de plus grand. Temudjin cesse d’être un survivant traqué. Il devient celui qu’on suit. Pas parce qu’il est le plus fort, mais parce qu’il a souffert, aimé, chuté, et qu’il revient debout, grâce à elle.
Reste la bataille des deux frères, pour savoir qui sera Khan. L’arc épique met en avant le stratège, et trouve sa conclusion auprès de Tengri, le dieu du ciel que tout Mongol craint. Tout Mongol, sauf lui. Celui qui a grandi en exil, exposé au froid, à la faim, aux trahisons, n’a plus peur des éléments : il les a traversés, il les porte en lui. Et c’est porté par Tengri qu’il devient le Grand Khan. Gengis Khan.
Le film se referme sur quelques règles simples, posées comme les fondations d’un empire : ne jamais tuer les femmes et les enfants, toujours honorer ses promesses et ses dettes, ne jamais trahir son Khan. Un code brut, mais limpide. Lui qui a tout traversé a uni son peuple sous une bannière, et bâti le plus grand empire du monde. Mais ça, tout le monde le connaît.