Sur une moto, je ne lui retire rien. Six titres en catégorie reine, une capacité à sauver l’insauvable, un niveau de pilotage au-dessus du lot. Tout ça, c’est factuel, et je ne vais pas insulter mon propre regard en le niant.
Je lui trouve bien un petit manque sur la piste, le grain de folie, le show. Mais là je suis injuste, parce qu’après Rossi, qui pouvait encore faire le spectacle ? Personne. C’est un héritage impossible à porter, ce n’est pas un vrai reproche.
Non, mon problème avec Márquez est ailleurs. Il est hors piste. Et il tient en un mot : le personnage.
LE MASQUE DE L’HUMBLE
Ce que je ne supporte pas, c’est sa gestion du visage médiatique. Le numéro d’humilité parfaitement réglé. Le mec posé, reconnaissant, qui minimise, qui reste calme, qui apprend de ses erreurs. Sauf que derrière le masque, il y a un compétiteur qui sait exactement ce qu’il fait, qui n’a jamais rien lâché à personne, et qui connaît la valeur de chaque mot qu’il pose devant une caméra.
L’humilité, chez lui, ce n’est pas un trait de caractère. C’est un outil. Et le pire, c’est que ça marche. Les médias montent en épingle le moindre de ses faits et gestes, et avalent le personnage sans jamais le questionner. Le moindre soupir devient une leçon de vie, le moindre résultat correct devient un exploit, la moindre phrase modeste devient une preuve de sagesse.
Ce décalage entre la façade et ce que je vois, ça me sort par les yeux. Et la saison 2026 en est l’exemple parfait.
2026 : LE GUERRIER QU’ON NOUS VEND
Reprenons les faits, parce que je ne veux pas qu’on me serve le procès de la mauvaise foi.
Cette saison, Márquez se plante violemment au Mans, pendant le sprint. Highside, fracture du cinquième métatarse du pied droit. Dans la foulée, double opération à Madrid : le pied, et l’épaule droite. Et sur l’épaule, je vais être honnête, parce que c’est important. L’opération était nécessaire, et elle était même déjà programmée avant Le Mans. Une vis d’une ancienne intervention s’était cassée, une autre comprimait le nerf radial, et ça gênait réellement son pilotage depuis des mois. Là-dessus, aucun procès. Une vis dans un nerf, ça handicape pour de vrai, point final.
Mais voilà où ça coince. Une fois ce nerf libéré, mécaniquement, la gêne qui sabotait sa saison disparaît. Plus de vis qui appuie, plus de douleur au guidon. Il n’y a donc aucune raison pour que la convalescence soit un calvaire de héros. C’est même l’inverse : on vient de lui retirer ce qui le ralentissait.
Et que se passe-t-il ? Deux courses plus tard, il revient. Et pas pour faire de la figuration : il gagne en Hongrie. Sa centième victoire en Grand Prix, trente points repris au leader du championnat d’un coup. Le guerrier blessé est de retour, et la machine à récit s’emballe.
Sauf que lui, juste après cette victoire, il sort quoi ? « Je crois que j’ai plus à perdre qu’à gagner, donc je reste calme. » Il explique qu’il cherche avant tout le plaisir, qu’il n’est pas encore prêt à jouer le titre. Le type vient de gagner, de mettre une grosse claque au championnat, et il joue la carte du « oh, moi, vous savez, je suis juste là pour m’amuser ».
C’est précisément ça que je ne peux pas encadrer. Cette fausse modestie calculée, posée pile au moment où elle sert le mieux. Et les médias, évidemment, donnent du crédit à la déclaration. Le guerrier humble qui revient de l’enfer sans pression, quel beau conte.
Le plus fort, c’est que je ne suis même pas le seul à l’avoir senti. La presse spécialisée elle-même a fini par tiquer : à force de l’entendre insister sur la faiblesse de son épaule droite alors qu’il venait d’écraser la Hongrie, certains se sont mis à s’interroger sur la réalité de la situation. Quand les journalistes qui le couvrent au quotidien trouvent eux-mêmes le décalage intrigant, c’est qu’il y a quelque chose. Je ne dis pas qu’il a simulé. Je dis que le récit qu’on bâtit autour de lui, il le laisse filer et il l’alimente, parce qu’il sait que ça le sert.
2015 : RETOUR À LA RACINE
Si ce personnage m’agace à ce point, c’est qu’il ne date pas d’hier. Pour comprendre, il faut remonter à 2015. La saison qui a tout cristallisé.
Cette année-là, Rossi sort un parcours de dingue, il mène le championnat, et à mes yeux il aurait dû être champion. Tout le monde retient pourtant la même image : Sepang, l’accrochage, Rossi qui tasse Márquez, le présumé coup de pied, Márquez au sol. Le récit populaire est simple, Rossi le méchant qui a sorti une légende montante.
Sauf que c’est nettement plus sale que ça, et des deux côtés. Avant Sepang, c’est Rossi qui ouvre les hostilités en accusant publiquement Márquez de saboter sa fin de saison pour aider Lorenzo. Et la théorie ne tient pas vraiment : à Phillip Island, quand Márquez double Lorenzo dans le dernier tour, il lui retire cinq points. Drôle de façon d’aider quelqu’un. Pendant l’accrochage, Rossi a lui-même reconnu plus tard avoir volontairement voulu le tasser. Et s’il part dernier à Valence, c’est à cause de ses points de pénalité, dont un récolté tout seul à Misano. Non, Rossi n’est pas blanc dans cette histoire.
Mais voilà ce qui me reste en travers de la gorge. Rossi a payé. Cash. Parti de la dernière place à Valence, il finit quatrième, et il perd le titre pour cinq points. La sanction, il l’a prise pleine face, et elle lui a coûté un championnat. Dix ans plus tard, on lui en veut pourtant encore, et on attendrait presque des excuses. Pendant que Márquez, lui, endosse tranquillement le rôle de celui qu’on aurait maltraité.
Et là, je ne suis pas d’accord. Ce sont des athlètes, pas des enfants de chœur. En sport mécanique, la tension dépasse parfois le fair-play, ça a toujours été comme ça. Souviens-toi de Schumacher qui balance volontairement sa monoplace dans celle de Villeneuve pour le titre, en 1997. C’est arrivé, c’est dans l’histoire du sport, et personne n’exige de Schumacher des excuses à vie. Alors qu’on s’acharne sur Rossi, qui a réglé l’addition au prix fort, ça me gonfle.
Parce que dans tout ce bordel, Márquez n’est jamais l’innocent qu’on a vendu. Il a balancé de l’huile sur le feu toute la saison, il a eu ses propres comportements limites. Et pourtant il ressort de cette guerre avec le costume de la victime, le gamin admiratif qu’on aurait brutalisé. Et il l’a porté à la perfection.
CE QUE ROSSI ÉTAIT, CE QUE MÁRQUEZ N’EST PAS
Il faut que tu comprennes d’où je parle. Je ne suis pas neutre, et je ne prétends pas l’être.
Rossi, pour moi, c’était de l’énergie pure. Des remontées de zinzin, le genre de course où tu te lèves de ton canapé. Un type qui, en pleine domination Honda, a osé claquer la porte pour rejoindre une Yamaha qui ne gagnait plus rien. Et qui a gagné avec. Tu mesures le culot ? Lâcher la meilleure moto pour aller prouver que le pilote compte plus que la machine, et avoir raison.
De la 125 jusqu’aux 500cm3, avant même que ça devienne le MotoGP des nouvelles cylindrées, ce mec m’a fait rêver, littéralement. Le sourire, les fêtes de fin de course, les déguisements, ce bordel joyeux qu’il foutait dans le paddock. Il ne pilotait pas pour cocher des cases, il pilotait comme s’il vivait quelque chose, et il te le faisait vivre avec lui. Accessoirement, il est né le même jour que moi, à quelques années près, alors oui, le lien est un peu intime, et je l’assume.
Márquez, à côté, c’est un prodige froid. Je respecte le pilote, je l’ai dit et je le redis. Mais il ne me fait pas vibrer. Il exécute, il calcule, il gagne, et il gère son image. Là où Rossi dégageait du feu, Márquez dégage du rendement. Et le rendement, ça force le respect, mais ça ne m’a jamais fait quitter mon canapé.
LA MÊME MÉCANIQUE, DIX ANS PLUS TARD
Et c’est là que tout se recolle.
En 2015, Márquez profite du récit de la victime innocente. En 2026, il profite du récit du héros blessé qui souffre en silence. Dix ans séparent les deux, le costume change, mais la mécanique est rigoureusement la même. Un événement, un récit tout prêt qui l’arrange, et un Márquez qui ne corrige jamais rien parce que ce récit le sert.
C’est ça, mon vrai reproche. Pas le pilote, encore une fois. C’est le réflexe permanent de se placer du bon côté de l’histoire, ce masque d’humilité qui ne tombe jamais, et une presse qui tend le micro sans jamais tendre l’oreille.
Au fond que je l’aime ou non ne changera rien à son palmarès. Reste que moi, comme Rossi sans doute, je l’ai en travers de la gorge. Et je vais être honnête, quitte à passer pour le fan de mauvaise foi que j’assume parfaitement être : ça me resterait sérieusement en travers que ce prodige froid termine avec plus de titres que l’âme qui m’a fait aimer ce sport. Voilà. C’est dit.