Il y a des films qui montrent l’horreur. Celui-ci la laisse hors champ, et c’est exactement ce qui glace.
The Zone of Interest :
Jonathan Glazer filme le quotidien de Rudolf Höss, commandant d’Auschwitz, et de sa femme Hedwig, dans une belle maison avec jardin, piscine et parterres de fleurs. La maison est mitoyenne du camp. De l’autre côté du mur, on extermine. De ce côté-ci, on taille les rosiers, on fête les anniversaires, on lit des histoires aux enfants le soir. La caméra ne franchit jamais le mur. Elle reste dans le jardin.
La mise en scène tient sur une distance volontaire, presque indifférente, et c’est cette froideur clinique qui rend l’ensemble insoutenable. L’atrocité ne se voit pas, elle s’entend. Une rumeur continue, des cris étouffés, des trains, des coups de feu, le ronflement des fours dans la nuit. Le son accomplit le travail que l’image refuse. Il rend tangible ce qu’on ne nous montre pas, et il nous assigne une place très inconfortable : celle du témoin qui entend tout et ne peut rien.
Une scène, d’une simplicité désarmante, ne lâche plus. Un plan fixe, des enfants qui jouent paisiblement dans le jardin, et au loin la fumée d’un train qui annonce l’arrivée d’un nouveau convoi de déportés. Un instant parfaitement ordinaire, traversé d’une horreur qu’aucun mot ne recouvre. Tout le film tient dans ce contraste : le banal et l’abominable, séparés par un mur et par rien d’autre.
Car c’est là que Glazer vise, et c’est ce qui fait du film bien plus qu’une reconstitution d’époque. Il ne filme pas des monstres. Il filme des gens ordinaires qui jardinent à quelques mètres d’un génocide, et qui ont appris à ne pas regarder par-dessus le mur. La banalité du mal n’est pas un concept abstrait, ici, c’est une mise en scène : l’horreur devient supportable dès l’instant où elle est de l’autre côté, dès qu’elle n’est plus qu’un bruit de fond qu’on finit par ne plus entendre. Et la question que le film laisse derrière lui n’a rien de confortable, parce qu’elle ne concerne pas qu’eux. Chacun a son mur. Chacun a son bruit de fond, appris par cœur, qu’il a cessé d’entendre.
Glazer ne nous tient pas la main et ne nous absout pas. Il nous place à la fenêtre de cette maison, et il nous laisse écouter. La maîtrise formelle est totale, mais ce n’est pas pour elle qu’il faut voir ce film. Il faut le voir parce qu’il pose, sans la moindre once de pathos, la seule question qui vaille : de quel côté du mur on choisit de ne pas regarder.