Il n’est pas parfait. Moi non plus. On s’est bien trouvés.
À l’époque, j’y suis allé sans rien savoir, à part un nom : Aronofsky. Requiem for a Dream m’avait secoué comme peu de films avant lui, et c’est là que j’ai compris ce que j’attendais du cinéma. Qu’il me bouscule. Qu’il me fasse ressentir, vivre une expérience unique, voir des points de vue que j’ignore, ou creuser là où ça fait mal. Une expérience sensorielle, spirituelle. Bonne ou mauvaise, peu importe, mais forte. The Fountain m’a donné exactement ça.
Le film avance sur trois fronts à la fois : un arc conquistador, presque onirique, une époque actuelle, et un futur cosmique, onirique lui aussi. Je ne l’ai jamais lu comme trois récits, mais comme le combat d’un seul homme dans son for intérieur, les parties oniriques, et son lui présent. Des années plus tard, j’ai appris que Jackman et Aronofsky disaient exactement la même chose : un seul homme, trois visages.
Il m’a touché de plein fouet, d’abord par l’amour qu’il raconte. La quête déchirante d’un homme prêt à tout pour arracher à la mort la femme qu’il aime de tout son être. À l’époque j’étais jeune adulte, et ma mère venait de vaincre deux cancers du sein. Tout allait bien, elle était là. Mais cette peur, cette impuissance, cette rage contre la mort, je les ai reconnues. Comprises. Ressenties. Vécues en même temps que Hugh Jackman.
L’arc conquistador est magnifique, poétique. Brutal d’un côté, les guerriers, les morts, et réconfortant de l’autre, tout près de l’Arbre de Vie, de cette eau, splendide.
Et puis il y a le troisième récit. Celui qui m’a fait un croc-en-jambe que je n’avais pas vu venir. L’homme seul dans sa sphère, avec un arbre. Sa sphère.
Et là, c’était presque trop.
Parce que moi aussi, enfant, je m’étais inventé un monde intérieur. Je l’appelais Ma Sphère. Dans ma tête de l’époque, nous étions tous dans des sphères, et le but d’une vie était de les alléger de tout ce qui l’encombre : le matériel, l’ego, la douleur. Jusqu’à pouvoir passer dans une autre sphère, un autre monde, débarrassé de toute lourdeur de cœur et d’esprit. Ce que je voyais à l’écran n’était pas juste un film. C’était une incarnation de mon monde. Et je n’avais jamais vu ça nulle part. Ni avant. Ni depuis.
La fin m’a cueilli en larmes. De chaudes larmes. J’avais sous les yeux une partie de mon imaginaire d’enfant, matérialisée, portée par une patte graphique sidérante. J’en suis ressorti bouleversé, et depuis, ce film est incontestable dans mon cœur. Qu’importe la critique, qu’importe ce que les gens en pensent. Celui-là, je l’ai vécu. Et merci le cinéma, bordel.
The Fountain n’est pas un film à comprendre. Pour quelqu’un de trop cartésien, de trop terre-à-terre, ce sera forcément compliqué. On ne peut pas le recommander à tout le monde. Mais si on l’a traversé au bon moment, il ne nous quitte jamais.
Depuis ce jour, trois choses sont devenues des évidences. Que l’avis général ne pèse rien face à une rencontre : si j’avais écouté les gens, les critiques, les notes souvent tièdes, je n’y serais peut-être jamais allé, et quelle tristesse ç’aurait été. Qu’Aronofsky est devenu un réalisateur dont je verrai chaque film, quelle qu’en soit la qualité. Et que mon recueil de poésie s’appellera Ma Sphère, en mémoire de cet imaginaire d’enfant, de ce film, et d’un morceau qui me suit depuis tout petit (Radicalkicker, Ma Sphère).